Note doctrinale — Pilier XIII
XIII

IA et souveraineté numérique

La rive ultra-moderne assumée et encadrée

Mai 2026 · 16 pages

La présente note constitue le pendant doctrinal de la note Souveraineté attentionnelle. Là où celle-ci posait la nécessité de sanctuariser certains domaines à l’abri de l’IA et du numérique (la rive ancrée), celle-ci pose la nécessité d’une présence française et européenne conquérante dans le numérique et l’IA (la rive ultra-moderne). Les deux notes sont indissociables : elles forment ensemble la doctrine complète des deux rives appliquée au champ technologique.

Le constat est triple. La France et l’Europe sont, à l’horizon 2026, en situation de dépendance critique vis-à-vis de quelques plateformes américaines et chinoises pour leurs services numériques essentiels. Cette dépendance touche le cloud, les modèles d’IA, les systèmes d’exploitation, les réseaux sociaux, les outils bureautiques, et l’ensemble des infrastructures critiques. Elle constitue, sans exagération, la première menace contemporaine à la souveraineté française.

La doctrine de la République de la dignité refuse à la fois la fascination naïve devant l’IA américaine, le mimétisme silencieux du modèle chinois, et le repli technophobe qui croit pouvoir arrêter la révolution en cours. Elle propose une voie française et européenne assumée.

Le programme s’articule en sept piliers opérationnels : (1) une stratégie nationale pour l’IA française, intégrée à l’effort européen ; (2) une politique de souveraineté du cloud et des infrastructures critiques ; (3) une régulation européenne ferme et lisible des plateformes étrangères ; (4) une politique de la donnée comme bien commun ; (5) une protection effective des citoyens face aux usages dévoyés de l’IA ; (6) une formation massive aux compétences numériques d’avenir ; (7) une coopération européenne assumée et un partenariat sélectif avec les démocraties alliées.

Cette note s’inscrit dans la continuité de l’ensemble du corpus doctrinal de Diagonale France. Elle dialogue particulièrement avec la note Souveraineté attentionnelle (son pendant immédiat), la note Économie et production digne (avec laquelle elle partage l’ambition de souveraineté économique), et la note Sécurité (avec laquelle elle partage la lutte contre la cybercriminalité et les ingérences étrangères).

I. Le diagnostic — Cinq dépendances françaises et européennes

L’élaboration d’une doctrine de souveraineté numérique exige un constat sans illusion. Cinq dépendances structurent aujourd’hui le rapport de la France et de l’Europe au numérique mondial. Aucune n’est inéluctable, toutes appellent une réponse.

1. La dépendance aux modèles d’IA américains et chinois

La quasi-totalité des modèles d’intelligence artificielle utilisés aujourd’hui en France — pour la recherche, l’entreprise, l’administration, l’éducation, la santé — sont conçus aux États-Unis (OpenAI, Anthropic, Google, Meta, Microsoft) ou en Chine (Baidu, Alibaba, DeepSeek, Tencent). Les modèles européens existent (Mistral AI, Aleph Alpha, quelques projets nationaux) mais représentent une fraction marginale du marché et accusent un retard structurel.

Ce retard est documenté : les budgets d’entraînement des modèles américains se chiffrent en milliards de dollars par modèle ; les modèles chinois bénéficient d’un soutien d’État massif et de l’accès à des données protégées par des frontières nationales. L’Europe, faute de stratégie industrielle dédiée et de financement à la hauteur, se contente de réguler ce qu’elle ne produit pas. Cette posture est intenable à long terme.

2. La dépendance au cloud étranger

Près de 80 % du marché européen du cloud computing est aujourd’hui contrôlé par trois acteurs américains : Amazon Web Services, Microsoft Azure et Google Cloud. Les données stratégiques d’entreprises françaises (industriels, banques, hôpitaux, administrations), de chercheurs et de citoyens transitent par leurs infrastructures, donc sont soumises à la juridiction américaine (notamment au Cloud Act de 2018, qui permet aux autorités américaines de demander accès à toute donnée stockée par une entreprise sous juridiction américaine, où qu’elle se trouve).

Les alternatives existent : OVH, Scaleway, Outscale en France ; T-Systems en Allemagne ; Aruba en Italie. Leur part de marché reste insuffisante. Sans politique publique délibérée, cette situation s’aggravera mécaniquement, par effet d’échelle et de réseau.

3. La capture attentionnelle par les plateformes

Les grandes plateformes de réseaux sociaux et de partage vidéo (Meta, TikTok, X, Google) captent quotidiennement plusieurs heures d’attention de la population française. Cette capture, par construction algorithmique, optimise la rétention plutôt que la qualité informationnelle. Elle façonne le débat démocratique, la formation des opinions, le rythme des controverses, et finalement la temporalité même du politique.

La doctrine de la souveraineté attentionnelle a posé la nécessité de sanctuariser des espaces protégés. La présente note traite l’autre versant : la régulation effective des plateformes elles-mêmes. Le DSA (Digital Services Act) et le DMA (Digital Markets Act) constituent une avancée mais leur application reste lacunaire. Une politique plus ferme est nécessaire.

4. La fuite des talents et des données

Les ingénieurs et chercheurs français formés dans nos meilleures écoles (Polytechnique, ENS, Centrale, INSA, Mines) émigrent en proportion croissante vers les États-Unis, attirés par des rémunérations cinq à dix fois supérieures. Cette hémorragie représente un coût caché considérable pour le contribuable français. Parallèlement, les données générées par les Français — médicales, comportementales, économiques — sont massivement collectées et exploitées par des acteurs non européens, sans bénéfice retour pour le pays.

Ce double drainage (talents, données) prive la France des ressources mêmes qui permettraient de construire une alternative crédible. C’est le piège dans lequel toute politique de souveraineté doit briser.

5. Le retard d’investissement

L’Europe investit annuellement dans l’IA et le numérique environ trois à quatre fois moins que les États-Unis et un montant comparable à celui de la seule Chine. La France, en proportion, investit moins encore. Ce retard ne se rattrape pas par des discours, mais par une mobilisation budgétaire et stratégique soutenue dans le temps.

Sans ce sursaut, la souveraineté restera un mot creux et la France se contentera d’importer des solutions américaines et chinoises, en payant pour cela le double : économique (achat des solutions) et stratégique (dépendance assumée).

Ces cinq dépendances ne sont pas inéluctables. Elles résultent de choix politiques. D’autres choix sont possibles.

II. L’application de la doctrine à la souveraineté numérique

1. Lucidité active appliquée au numérique

La lucidité active commande de regarder le numérique tel qu’il est, sans céder à la fascination silicon-valleyenne, ni au technophobie réactionnaire. L’IA n’est ni une révélation messianique, ni l’apocalypse annoncée. C’est une technologie puissante, transformatrice, qui produira massivement de la valeur, déstabilisera des secteurs entiers, et redistribuera la puissance mondiale. La France doit y être présente, par intérêt national, sans naïveté ni reniement.

Cette lucidité refuse à la fois le mimétisme américain (« il faut une Silicon Valley française ») qui ignore les conditions spécifiques européennes, et le mimétisme chinois (« il faut un Plan d’État autoritaire ») qui contredit nos valeurs. Une voie française et européenne existe, fondée sur trois principes : excellence scientifique, finance publique stratégique, et encadrement démocratique.

2. Doctrine des deux rives appliquée au numérique

La doctrine des deux rives, formulée dans le manifeste, prend ici tout son sens. Sur la rive ultra-moderne du numérique, la France doit être présente, conquérante, productive. Elle doit y construire ses propres capacités, soutenir ses propres champions, attirer et retenir ses talents, produire ses propres modèles d’IA, son cloud, ses outils.

Sur la rive ancrée, traitée dans la note Souveraineté attentionnelle, la France protège certains domaines (presse, mémoire, école aux premières années, soin humain, métier d’art) de l’extension automatique de l’IA. Les deux rives sont complémentaires. La présence sur la rive moderne légitime, économiquement et politiquement, la protection de la rive ancrée. La protection de la rive ancrée légitime, démocratiquement, la conquête de la rive moderne.

Aucune politique numérique cohérente ne peut renoncer à l’une des deux rives.

3. République de la dignité — Trois dignités numériques

  • La dignité de la souveraineté française et européenne — refus de la dépendance permanente à des acteurs non européens pour les infrastructures critiques. Une nation qui ne maîtrise plus ses outils numériques essentiels n’est plus souveraine au sens contemporain du terme.
  • La dignité du citoyen numérique — protection effective des données personnelles, transparence des algorithmes, droit à l’explication, droit à la non-discrimination algorithmique, droit au silence numérique.
  • La dignité de l’ingénieur, du chercheur, du créateur numérique français — conditions de rémunération, de reconnaissance et de carrière permettant à nos talents de rester ou de revenir.

La République de la dignité refuse à la fois la posture d’ouverture béate qui dilue notre souveraineté, et la posture protectionniste qui nous enferme. Elle assume la conquête numérique encadrée.

La suite de cette note

Le programme opérationnel et la stratégie politique
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Cette note se poursuit avec son programme opérationnel — les mesures concrètes que Refondation propose — et sa stratégie politique : alliances naturelles, calendrier de déploiement, articulation avec les autres notes du corpus.

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