La présente note propose une doctrine politique inédite, articulée autour d’un concept central : la souveraineté attentionnelle. À l’heure où l’intelligence artificielle générative bouleverse en quelques années les métiers créatifs, l’information, la mode et la mémoire collective, aucune force politique française n’a encore formulé de réponse doctrinale cohérente. L’occasion est ouverte.
Cette doctrine repose sur un constat triple. Premièrement, l’accélération du flux informationnel produit une dépolitisation par anxiété : le citoyen ne contrôle plus le tempo de l’actualité, il la subit. Deuxièmement, la génération automatique de contenus menace de rendre économiquement non viables des métiers entiers — photographes, journalistes, illustrateurs, mannequins, maquettistes, rédacteurs — qui constituent le tissu vivant de la culture nationale. Troisièmement, la disparition progressive des supports stables (papier, archives, presse physique) fragilise la mémoire historique et, par là, la qualité du jugement démocratique.
À ces trois fragilités, la doctrine des deux rives propose une réponse politique : sanctuariser certains domaines à l’abri de l’IA et du défilement numérique, tout en assumant le déploiement maîtrisé de l’ultra-modernité dans les autres.
Le programme proposé s’articule autour de six piliers opérationnels : (1) une presse papier sanctuarisée par un label « Patrimoine éditorial français » ; (2) une politique de la mode et de l’image imposant la mention obligatoire des visuels générés par IA ; (3) une stratégie de mémoire et d’archives renforçant le dépôt légal physique et les fonds patrimoniaux des bibliothèques publiques ; (4) une école qui réintroduit la lecture lente et l’analyse de presse papier ; (5) un droit à la lenteur informationnelle inscrit dans l’espace public ; (6) un statut renforcé des métiers créatifs et journalistiques.
La doctrine est conçue comme transpartisane par construction. Elle mobilise simultanément les sensibilités conservatrices (mémoire, transmission, métier), écologistes (sobriété, lenteur), de gauche sociale (protection des travailleurs culturels), et libérales-humanistes (qualité éditoriale, pluralisme). Elle s’inscrit dans la tradition française d’invention conceptuelle — laïcité, exception culturelle, droit à l’oubli — et complète la doctrine de lucidité active déjà engagée.
Le calendrier politique 2026-2028 prévoit un déploiement en trois temps : phase de formulation publique (tribunes, manifeste, ralliements) entre 2026 et 2027 ; phase d’expérimentation locale (municipalités pilotes, bibliothèques publiques, conseils régionaux) à partir de 2027 ; phase d’inscription nationale (proposition de loi, mobilisation du Conseil constitutionnel sur le droit à la lenteur) à l’horizon 2028.
Cette note est destinée aux décideurs politiques, aux dirigeants associatifs, aux acteurs de la presse et de l’édition, ainsi qu’aux institutions culturelles susceptibles de porter, expérimenter ou amender ce projet de doctrine.
SOMMAIRE
I. Le diagnostic — Quatre fragilités françaises 4
II. Le fondement doctrinal 8
III. La doctrine des deux rives 11
IV. Le programme — Six piliers opérationnels 14
V. La stratégie politique — Calendrier 2026-2028 18
• Conclusion — Une responsabilité française 20
• Annexe 1 — Tableau récapitulatif des mesures 21
• Annexe 2 — Généalogie intellectuelle 22
I. Le diagnostic — Quatre fragilités françaises
L’élaboration d’une doctrine politique exige de poser, avec rigueur, le diagnostic dont elle procède. Quatre fragilités structurent l’époque française à l’horizon 2025-2030. Elles ne sont pas indépendantes : elles s’alimentent mutuellement, et c’est précisément leur enchevêtrement qui appelle une réponse doctrinale, et non un patchwork de mesures sectorielles.
1. L’accélération comme pathologie démocratique
La société française est aujourd’hui exposée à un flux d’actualités dont nul ne maîtrise plus le tempo. Les notifications, les flux de réseaux sociaux, les alertes des applications d’information, les vidéos courtes recommandées en boucle composent un environnement informationnel permanent qui dépasse la capacité d’attention et d’analyse d’un citoyen moyen. Le sociologue allemand Hartmut Rosa a théorisé cette accélération comme l’une des trois logiques d’aliénation contemporaines, aux côtés de l’aliénation au travail et de l’aliénation à l’espace.
Le résultat politique de cette accélération est mesurable. Le citoyen consomme l’actualité plus qu’il ne l’analyse. Il réagit plus qu’il ne délibère. Il forme son jugement à partir de titres, de fragments, d’extraits décontextualisés, dans un état émotionnel de basse intensité anxieuse qui rend l’adhésion à des récits simplificateurs plus probable. Ce que les penseurs nomment « infobésité » est en réalité une privation : privation du temps long, privation du recul, privation de la possibilité de relier les événements à une trame historique.
- Ce qui définit la modernité tardive, ce n’est pas que nous savons plus de choses : c’est que nous avons moins de temps pour les penser. — Hartmut Rosa, paraphrasé.
Cette accélération produit, en retour, une fatigue démocratique. Les citoyens se déclarent plus informés, mais aussi plus impuissants, plus anxieux, plus défiants. Cette défiance n’est pas une crise de l’information : elle est une crise du rythme de l’information.
2. Le remplacement créatif et la fin du métier
La deuxième fragilité tient à la révolution silencieuse en cours dans les industries culturelles, journalistiques et créatives. L’intelligence artificielle générative, déployée à grande échelle depuis 2023, produit en quelques secondes ce qui constituait, naguère, le cœur du métier de plusieurs professions : illustrations de presse, photographies de mode, articles de synthèse, tribunes courtes, maquettes, traductions, sous-titrages, voire chansons et scénarios.
L’effet économique est massif. Les rédactions réduisent leurs effectifs. Les agences de mannequins voient apparaître des concurrents purement synthétiques. Les studios de photographie de mode perdent des contrats au profit d’images générées en quelques minutes. Les illustrateurs de presse voient leur volume de commandes diminuer fortement. Le maquettiste, le rédacteur en chef adjoint, le pigiste spécialisé deviennent vulnérables. Ces métiers se sont construits sur des décennies, et leur valeur tient à un assemblage rare de savoir-faire, de regard et d’éthique professionnelle qu’aucune IA ne reproduit.
La doctrine française de la dignité du travail, héritée du Conseil national de la Résistance, ne peut accepter ce délitement silencieux. Si la République a su, à son heure, protéger l’agriculteur, l’ouvrier, le mineur, l’infirmier, elle doit aujourd’hui poser la question de la protection du métier créatif — non pas contre la modernité, mais pour préserver ce que l’automation ne peut produire : la signature humaine, l’engagement éditorial, la responsabilité d’un nom.
3. L’érosion de la mémoire et la fragilisation du jugement
La troisième fragilité est la plus insidieuse. Elle touche à la mémoire collective. Les contenus numériques, par nature, sont volatils. Une dépêche en ligne peut être modifiée, dépubliée, remplacée sans laisser de trace. Une photographie d’actualité peut être retirée d’un site, et les archives numériques privées peuvent fermer leurs portes du jour au lendemain. Les algorithmes de recommandation effacent en pratique ce qui n’est plus consulté.
À cela s’ajoute la prolifération de contenus synthétiques indiscernables des contenus authentiques : photographies de scènes qui n’ont pas eu lieu, citations attribuées à tort, vidéos manipulées. La capacité à dater, à attribuer, à archiver une information devient un enjeu démocratique. Or les supports numériques, par leur nature, ne permettent pas cette stabilité. Le papier, le dépôt légal, l’archive physique sont les seuls supports qui résistent à la réécriture continue.
Le philosophe Bernard Stiegler avait alerté, dès les années 2000, sur ce qu’il nommait « la perte des protentions » — la perte de la capacité à se projeter dans un temps long parce que le passé lui-même devient fluide, instable, manipulable. Sans archive stable, l’histoire n’est plus un sol mais un sable mouvant. Et sans histoire stable, le jugement démocratique perd ses repères.
Une nation qui n’archive plus sur des supports stables condamne ses générations futures à rejouer ses propres erreurs.
4. L’anxiété informationnelle comme dépolitisation
La quatrième fragilité est la résultante des trois précédentes. Un citoyen submergé par l’information, dépossédé de son rythme, exposé à des contenus dont il ne peut vérifier la véracité, témoin du remplacement progressif des métiers qui structuraient le récit collectif, finit par développer une forme d’anxiété diffuse qui se traduit politiquement par un retrait.
Ce retrait prend plusieurs formes. Désengagement civique : taux d’abstention élevés, perte de confiance dans les institutions, désaffiliation associative. Surengagement émotionnel : adhésion à des récits simplificateurs, polarisation, prise en otage par les algorithmes de viralité. Repli individuel : refuge dans des bulles informationnelles homogènes, méfiance généralisée à l’égard des sources extérieures à son cercle.
Aucune de ces réactions n’est pathologique en soi. Elles sont des stratégies adaptatives à un environnement informationnel toxique. La réponse politique ne peut donc être individuelle (« il faut mieux s’informer ») mais doit être structurelle (« il faut un environnement informationnel qui rende possible une citoyenneté digne »). C’est le rôle d’une doctrine.
II. Le fondement doctrinal
Une doctrine se distingue d’une politique sectorielle par sa capacité à proposer un cadre cohérent qui articule diagnostic, principes, mesures et stratégie. La souveraineté attentionnelle prend racine dans trois traditions intellectuelles convergentes, et s’articule à la doctrine de lucidité active déjà engagée.
1. De la lucidité active à la sanctuarisation
La lucidité active, telle qu’elle a été formulée dans les notes France-Russie et France-Chine, repose sur un principe central : refuser à la fois la naïveté géopolitique et la paranoïa stratégique. Elle exige une intelligence du temps long, une capacité à lire les rapports de force sans céder à l’émotion, et une indépendance d’analyse vis-à-vis des récits dominants.
Or cette lucidité présuppose des conditions matérielles qui sont précisément ce que l’environnement informationnel contemporain érode. La lucidité exige du temps. Elle exige l’accès à des sources stables. Elle exige des supports qui permettent l’annotation, la relecture, la confrontation. Elle exige un état émotionnel disponible, non submergé par le flux. Toutes ces conditions, le numérique infini les abolit progressivement.
La souveraineté attentionnelle est donc, littéralement, l’infrastructure de la lucidité active. Sans sanctuarisation d’un espace cognitif protégé, la lucidité devient inaccessible à la masse des citoyens, et reste l’apanage d’une élite qui sait se déconnecter. Ce serait là une rupture démocratique majeure.
2. Généalogie intellectuelle
La doctrine puise dans trois traditions intellectuelles qui ont, chacune, théorisé l’une de ses dimensions sans avoir été converties, à ce jour, en programme politique français.
Bernard Stiegler et le pharmakon numérique
Le philosophe français Bernard Stiegler, disparu en 2020, a développé tout au long de son œuvre une analyse du numérique comme pharmakon — à la fois remède et poison. La technique n’est ni bonne ni mauvaise en soi : sa toxicité dépend de la régulation politique qui l’encadre. Stiegler a particulièrement insisté sur la nécessité d’une politique économique de l’attention : à défaut, l’attention devient une ressource extraite, exploitée et épuisée par les plateformes, au détriment de la capacité même de penser.
Hartmut Rosa et l’accélération comme aliénation
Le sociologue allemand Hartmut Rosa a théorisé l’accélération sociale comme l’une des sources contemporaines d’aliénation. Sa proposition centrale — la « résonance » comme contraire de l’aliénation — implique un rapport au monde qui ne soit ni instrumental ni précipité. Cette pensée donne sa profondeur philosophique à toute politique de la lenteur.
Yves Citton et l’écologie de l’attention
Le théoricien français Yves Citton a proposé, dans son ouvrage de 2014, le concept d’écologie de l’attention. Comme on protège les écosystèmes naturels, il faut protéger les écosystèmes attentionnels. Cette pensée a directement inspiré la formulation française du droit à la déconnexion, intégré au Code du travail par la loi du 8 août 2016. La doctrine des deux rives propose d’élargir ce droit, de la sphère professionnelle à la sphère civique.
3. Le manifeste Slow Media et la matrice européenne
En 2010, un collectif d’éditeurs et de journalistes allemands a publié le Manifeste Slow Media, qui pose les principes d’un journalisme et d’une édition lents. Ce manifeste reste, à ce jour, sans traduction politique. La France, par son histoire éditoriale, sa tradition d’aides à la presse, et son réseau de bibliothèques publiques, dispose d’un terrain particulièrement favorable pour en faire l’une des bases d’une politique nationale. La doctrine des deux rives s’inscrit explicitement dans cette filiation.
- Slow media are not a defensive reaction against fast media — they are the necessary completion. — Manifeste Slow Media, 2010.
4. Le pharmakon politique : ni technophilie, ni technophobie
Une dernière précision doctrinale est nécessaire. La souveraineté attentionnelle ne s’oppose pas à l’intelligence artificielle. Elle refuse à la fois la fascination technologique aveugle et la nostalgie réactionnaire. Elle assume que l’IA est une force productive majeure, qu’elle transformera radicalement de nombreux secteurs, et que la France a tout intérêt à y participer activement.
Mais elle pose, avec la même fermeté, qu’aucune société démocratique ne peut accepter que l’ensemble de son environnement cognitif soit recomposé par des plateformes privées étrangères, sans choix collectif, sans contrepoids, sans zones réservées à l’intelligence et au métier humains. La sanctuarisation cognitive est à la souveraineté ce que les zones humides sont à la biodiversité : un irréductible.
Le programme opérationnel et la stratégie politique
sont accessibles aux signataires du manifeste.
Cette note se poursuit avec son programme opérationnel — les mesures concrètes que Refondation propose — et sa stratégie politique : alliances naturelles, calendrier de déploiement, articulation avec les autres notes du corpus.
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